Pourquoi l’Art-thérapie n’est pas synonyme d’analyse d’images
Par Véronique Bérard, Art-thérapeute. M.A. ATPQ.

Tel que promis dans mon dernier article, aujourd’hui je vais vous parler de l’interprétation d’images en art-thérapie. Souvent on me demande en rencontre « Dis-moi ce que cela veut dire, ce que tu vois dans mon image ». Je dois ensuite retourner cette question : « Je ne sais pas. Et toi, que vois-tu dans cette image ?».
Étrangement, l’interprétation est un mythe bien ancré lorsque l’on pense à l’art-thérapie. Ce mythe provient entre autres de « l’art des fous », c’est-à-dire de l’art provenant des asiles psychiatriques de la fin du 19ième siècle et du début du 20ième siècle. À l’époque, des psychiatres tentaient d’analyser et de comprendre certains patients à travers leurs productions artistiques. Parallèlement, ce fut aussi le cas avec le développement de la psychanalyse (Freud), qui tentait d’extraire des généralités diagnostiques à partir des rêves et de leurs symboles. Dès lors, dans l’histoire de la psychiatrie et de la psychologie, nombre de tests projectifs ont été développés pour comprendre ou diagnostiquer. Pour ma part, et pour la majorité des arts-thérapeutes, interpréter une image demande beaucoup de prudence, d’expérience et de sensibilité, et n’est pas vraiment indiqué! Pourquoi, direz vous ?
Incontestablement, il est vrai que l’art-thérapeute travaille avec le langage visuel, qui est l’expression de contenus intérieurs, particulièrement dans un cadre thérapeutique. Il développe une sensibilité envers ce langage. Cependant, pour que l’art-thérapeute soit un spécialiste des images et des symboles, cela impliquerait notamment que ce langage soit universel, ce qui n’est pas le cas. L’exemple le plus limpide est la façon dont les cultures du monde perçoivent les couleurs et les utilisent. Par exemple, pour nous en occident le blanc est synonyme de pureté et est souvent associé au mariage, mais pour les cultures asiatiques le blanc est associé à la mort et est la couleur des funérailles. Le blanc peut aussi avoir une connotation personnelle, être perçu et ressenti très différemment pour chacun (le calme, le vide, l’absence, le froid, la stérilité, etc). Il n’y a donc pas qu’une seule interprétation de possible, mais plusieurs. C’est pourquoi je dis parfois qu’il n’y a pas de livres de recettes qui disent que les images expriment ceci ou cela, que les symboles, les couleurs, les lignes ou les formes ont un sens universel. Les images sont uniques tout comme les personnes qui les créent et le contexte dans lequel elles sont créés.
Conséquemment, l’art-thérapeute avisé est conscient que ce qu’il voit dans une image ou que sa façon de l’interpréter est teinté de ses propres projections. Pour émettre des hypothèses, il faut mettre en lien plusieurs informations, dont les processus de création, le langage non verbal et verbal, etc. C’est pourquoi le rôle de l’art-thérapeute est d’apprendre à se familiariser non seulement avec le langage visuel de la personne qu’elle accompagne, mais aussi avec toutes ses façons de communiquer, ses perceptions, sa capacité d’introspection (etc), et observe ce que la personne comprend de sa propre réalité, ou de son « image du monde ». Cela implique d’être dans l’accueil et l’exploration plutôt que de trouver des réponses toutes faites à offrir (tel un « expert » des images ou de la psyché).
En vérité, l’image a son propre langage, qui n’a rien à voir avec le langage verbal (vocabulaire, syntaxe, lexique). Paul Watzlawick, psychologue, psychothérapeute et chercheur sur la communication, distingue deux formes de langages. Le langage digital (verbal, axé sur la logique et les faits) et le langage analogique, (non verbal, axé sur les perceptions, les ressentis et les émotions). Watzlawick insiste pour laisser le langage analogique (non-verbal) parler dans son propre langage et ne pas tenter de le traduire, lorsque ce que l’on recherche est un changement qui relève de l’hémisphère droit, ou de cette dimension de la réalité : l’image du monde, les affects, la dimension relationnelle, etc. Ce n’est pas simple dans une société dominée par le langage verbal/digital et l’hémisphère gauche! Néanmoins, au cours de leur formation et dans leur pratique, les art-thérapeutes apprennent à apprivoiser le mystère et l’incertitude qui règne autour de ce langage. Cette ambigüité est paradoxale; elle peut être inconfortable pour l’art-thérapeute et/ou le client, mais elle permet justement l’ouverture envers les dimensions occultées ou enfouies de l’expérience, …..au lieu de créer une réduction et une fermeture. Cette posture qui cherche à rester en suspend et en contact avec le langage analogique (l’image, le ressenti, la subjectivité) peut parfois sembler contre-productive, mais elle permet au contraire de mettre en mouvement ce que les thérapies verbales n’arrivent pas toujours à faire.
Ainsi, l’une des approches les plus pertinentes en art-thérapie est l’approche phénoménologique (Betensky). Comme le précise Albertini, l’approche phénoménologique cherche à « voir » avant d’interpréter, donc à décrire ce que l’on voit : « D’abord, décrire ce qui est là : les formes, les couleurs, les lignes, les textures, ce qui est présent et ce qui est absent. Cette première étape court-circuite le réflexe interprétatif et ouvre un espace d’observation pure. La personne, en articulant ce qu’elle voit, entre en contact avec son œuvre de manière nouvelle. Elle devient observatrice de sa propre expression. C’est là que la porte de son univers intérieur s’ouvre.
Puis, dans un second temps, viennent le ressenti, la subjectivité, et éventuellement, du sens. Cette progression permet de court-circuiter l’impulsion d’expliquer : « j’ai dessiné ça, donc ça veut dire que… ». L’invitation à regarder ralentit le processus. Elle crée de l’espace entre l’acte de créer et l’acte de comprendre. C’est dans cet espace que quelque chose peut émerger, qui n’était pas forcément attendu ».
De cette façon, on peut dire que l’art-thérapeute évite de prendre des raccourcis et résiste à donner des réponses toutes faites, en premier lieu pour créer une ouverture, ensuite pour que la personne qu’elle accompagne s’approprie son univers. Il développe une posture de curiosité, de sensibilité, et devient idéalement un observateur et un explorateur curieux. C’est aussi ce que nomme Albertini en évoquant Tobin (2001) : « Comme attitude, Tobin préconise « l’ignorance socratique éclairée » (2001) : celui qui « sait qu’il ne sait pas » pose des questions au client : « parlez-moi de cette image, enseignez-moi, vous savez mieux que moi. » Le client détient l’autorité sur la signification profonde de son image. En posant des questions ouvertes et en s’abstenant d’y projeter ses propres biais, l’art-thérapeute permet à la personne de se responsabiliser et de s’investir par rapport à sa création.( ). Éventuellement, la signification émerge du dialogue entre le client et son œuvre, avec l’art-thérapeute comme témoin facilitant. S’il y avait un début d’interprétation de la part de l’art-thérapeute, elle serait hypothétique, provisoire, et ne pourrait être élaborée sans contexte. ».
En résumé, nous pouvons dire que l’art-thérapie est une approche unique utilisant un langage spécifique. J’espère avoir réussis à expliquer pourquoi l’interprétation n’est pas toujours souhaitable, et pourquoi, s’il y a une interprétation dans une rencontre, elle doit idéalement venir de la personne qui a crée l’image. Le défi particulier des art-thérapeutes est de voyager entre les différents langages et de ne pas laisser le langage verbal dominer. Jean-Pierre Klein somme les art-thérapeutes de ne pas tenter de jouer aux psychologues : utiliser à outrance le verbal, les explications, les justifications et les méthodes de l’hémisphère gauche. Il affirme que les arts-thérapeutes ont leurs propres outils pour induire des ouvertures au changement. Shaun Mcniff, qui s’est inspiré de la perspicacité et du respect de James Hillman envers le royaume des symboles, dit que tenter d’interpréter une image trop rapidement amène un « imagicide », et je suis d’accord avec lui. Tenter d’interpréter une image trop rapidement réduit le sens que l’image peut prendre et ramène à diagnostiquer la personne à travers son image (ceci parle de ton deuil non résolu, ceci parle de tel besoin, etc). Il préconise de laisser l’image, qui a une vie autonome, se dévoiler à son propre rythme. Bruce Moon, pour sa part, insiste sur le fait qu’il n’est pas nécessaire de trouver un sens à tout prix à une image. Pour lui comme pour Mcniff, l’art possède déjà son propre pouvoir de guérison. McNiff dit également cette phrase pleine de sagesse : « Fait confiance au processus ».
Source: Alice Albertini, Blogue : Art-thérapie et non interprétation : ce que l’image ne dit pas.
© 2026 Artthérapievéroniquebérard.ca Tous droits réservés



















